Entretien au Point : laïcité, libéralisme culturel et intégration

À l’occasion d’un entretien accordé au journal Le Point le 28 novembre, Aurélien Taché a évoqué sa vision de la laïcité, de la place du fait religieux dans la société et du rôle de l’Etat.

 

Le Point : Que pensez-vous des débats sur la place des religions dans la société française ?

Aurélien Taché : Je constate que la droite conservatrice, qui se rassemble autour de Laurent Wauquiez, reste obsédée par l’islam et l’identité : sur les 450 contributions récoltées par Les Républicains, plus de 300 portent sur ces questions ! C’est un sujet politique pour une opposition qui est au bord de sa propre radicalisation. La droite menace de sortir du giron républicain et se livre à une essentialisation de l’identité, fantasmée sur fond de France des clochers. Je ne peux m’empêcher de me rappeler que le camp conservateur n’a pas toujours été en phase avec ces nouvelles positions laïques. Aujourd’hui, on a laissé les conservateurs nous diviser en flirtant avec les idées les plus réactionnaires, tout droit tirées de la pensée légitimiste, et tenter d’exclure une partie de nos concitoyens, c’est insupportable.

 

La gauche joue, elle aussi, une partition ambiguë sur cette question ?

Non, mais elle est dans une « forme d’impensé » sur la question culturelle sur l’identité… Cette tradition remonte à la Révolution française qui a accouché d’une conception très abstraite du citoyen, puis d’une vision politique très marxisante des individus où tout est réduit à la question sociale. La question des discriminations que peuvent subir un certain nombre de nos concitoyens en raison de leurs origines – réelles ou supposées –, de leur religion – réelle ou supposée –, de leur orientation sexuelle… Bref, de toutes les questions qui sortent de la sphère économique et sociale et entrent dans ce champ. Le camp progressiste n’a pas encore apporté de réponse forte là-dessus, nous allons le faire.

 

« Nous devons nous interroger pour savoir comment on vit dans une société plurielle et comment cette pluralité devient une force. »

 

Pour résumer, vous n’êtes ni « identitaire », ni « laïcard », ni « islamo-gauchiste »…

Le camp progressiste développe ses idées autour du libéralisme économique et social, il faut l’étendre au champ culturel. Les écrits des sociologues de l’École de Francfort ou du philosophe Habermas nous éclairent avec la notion de « cosmopolitisme ». Habermas explique que l’on a besoin de fonder la raison non plus sur l’individu, mais sur un dialogue intersubjectif entre les individus et que l’on arrive à un moment où il faut « éprouver l’altérité ». On peut se sentir à la fois européen, marseillais, musulman, végétarien… et avoir des sentiments d’appartenance divers qui doivent faire corps au sein de la citoyenneté. Quand il dit que nous sommes dans un moment où la mondialisation nous oblige à nous interroger sur ces questions, Manuel Valls ne dit pas autre chose ! Nous devons nous interroger pour savoir comment on vit dans une société plurielle et comment cette pluralité devient une force. Cela devrait nous obliger à rouvrir un certain nombre de débats, et notamment la conception de la laïcité.

 

Vous appartenez au même groupe parlementaire que Manuel Valls, mais il semble que vous soyez sur des lignes très différentes…

Nous aurons un débat entre députés de la majorité. Je ne peux pas vous dire à ce stade quelles en seront les conclusions, mais je pressens que beaucoup d’entre nous ont été touchés par la vision de la société et de la laïcité qu’a développée Emmanuel Macron pendant sa campagne.

« La laïcité, c’est effectivement un État neutre, qui ne finance pas les cultes, mais c’est aussi une liberté de vivre pleinement son culte. »

 

Ces questions d’identité et de laïcité ne sont-elles pas un « angle mort » de la pensée d’En marche ! ?

Non. Le président a eu des mots forts sur ce sujet pendant toute la campagne électorale. Il a parlé de la culture française qu’il voit comme « un fleuve nourri de nombreux confluents », il a évoqué la laïcité comme un instrument de paix, de liberté et de tolérance. À mon sens, cela signifie que l’État doit se placer en position d’agnosticisme institutionnel, et non d’athéisme institutionnel. Cela correspond à une vision assez éloignée d’un laïcisme identitaire qui voudrait ériger la laïcité en religion républicaine… Il a toujours été très clair sur le fait qu’on devait toujours réfléchir à ce qui ne fonctionnait pas dans notre société. Il faut le faire de manière pacifiée et, malheureusement, ces dernières semaines, on voit ces sujets revenir dans un contexte violent.

 

Comment comptez-vous remettre des idées progressistes au coeur du jeu ?

Je suis convaincu que les idées conservatrices ont rencontré du succès parce qu’on n’a pas assumé de discours progressiste. Il faut dire et redire que la laïcité, c’est effectivement un État neutre, qui ne finance pas les cultes, mais c’est aussi une liberté de vivre pleinement son culte, sans que ne soit établie aucune hiérarchie entre les religions ! Les Français de confession musulmane doivent se sentir tout aussi français que les autres, y compris pour les femmes qui portent le voile… Je ne fais pas partie de ceux qui désirent libérer les individus contre eux-mêmes, car, pour moi, la liberté, c’est que chacun puisse choisir librement la règle à laquelle il veut se soumettre, bien évidemment en dehors des règles de la République qui s’appliquent à tous.

 

Vous refusez d’employer le terme « multiculturel »…

Ce mot est galvaudé. Sur le plan sociologique, il est juste. Mais sur le plan politique, il renvoie à des modèles anglo-saxons qui sont des modèles communautaristes assez éloignés de ce à quoi nous sommes attachés. En revanche, il ne faut pas avoir peur de parler de la pluralité, comme une richesse à partir de laquelle on peut construire le commun.

 

« La non-mixité dans les piscines, c’est impossible ; exiger du service public un médecin d’un sexe ou d’un autre, c’est impossible. »

 

Est-il encore possible de débattre de ces questions sans tomber dans la caricature ?

Nous devons d’abord réhabiliter un discours de tolérance, de liberté, de paix, de vivre ensemble et de faire-ensemble. Après, nous pourrons traiter très tranquillement un certain nombre de sujets : l’égalité homme-femme fait partie de nos valeurs fondamentales ; donc la non-mixité dans les piscines, c’est impossible ; exiger du service public un médecin d’un sexe ou d’un autre, c’est impossible. A contrario, est-ce vraiment un problème de proposer des menus alternatifs dans une cantine ? Est-ce un crime, en l’absence de jours fériés dédiés, d’essayer d’aménager le temps de travail dans l’entreprise pour certaines fêtes religieuses ? Et comment faire pour que chaque religion dispose de ses lieux de culte dans le respect de la loi de 1905 ?

 

Vous conduisez une mission parlementaire sur l’immigration et l’intégration. Quelles sont vos premières conclusions ?

Aujourd’hui, beaucoup d’entreprises considèrent que l’interculturalité est une force, car savoir comment fonctionnent d’autres cultures et d’autres langues, c’est un atout. Il faut que la société aussi soit capable de comprendre la richesse que peut représenter cette interculturalité. Pour que cela fonctionne, il est important que ceux qui arrivent sur le territoire français et signent le contrat d’intégration républicaine puissent avoir une expérience de l’autre. Sur la partie civique de ce contrat, c’est un organisme de formation choisi dans le cadre d’un marché public et qui fait une demi-journée de formation sur les valeurs de la République avec un contenu produit par le ministère de l’Intérieur.

J’aimerais qu’on se demande ce que l’on a à apprendre de ceux qui arrivent, ainsi que le message que l’on veut
leur délivrer, et que les Français soient beaucoup plus associés à ces étapes, à travers, pourquoi pas, un système de parrainages.

 

La France ne dispose-t-elle pas d’une politique publique efficace d’accueil des étrangers ?

Il faut construire une politique publique plus ambitieuse. L’accès au droit des étrangers, notamment des réfugiés à qui on apporte protection, n’est pas satisfaisant. Tout comme l’apprentissage de la langue n’est pas à la hauteur des ambitions que l’on se fixe. On constate aussi de vraies difficultés d’accès à l’emploi, avec seulement un étranger sur trois embauché dans ses cinq premières années sur le sol français. Ce mauvais score nous place parmi les plus mauvais élèves de l’OCDE. Ceux qui sont contraints de fuir leur pays ne viennent pas ici avec pour projet de vivre de subsides et de profiter de la solidarité nationale comme je peux l’entendre… On va proposer de faciliter les formations professionnelles et linguistiques. Et, c’est une bonne nouvelle, il y a des entreprises qui se disent prêtes à investir sur ces populations qui arrivent.

 

Pensez-vous comme Emmanuel Macron que ceux qui ne sont pas en danger doivent retourner dans leur pays ?

L’asile est un droit fondamental qui ne peut se quantifier. La politique migratoire, c’est différent. Le président de la République indique que si le droit d’asile est primordial, la France ne peut pas accueillir tout le monde dans le cadre d’une immigration économique et qu’il n’y a pas un droit à rester en France. Je ne peux que souscrire à ça. Après, je n’oublie pas que la France a le devoir de mettre en oeuvre le droit d’asile dans de bonnes conditions. Je défends aujourd’hui l’idée que cette question soit élargie à l’échelle de l’Europe qui, pour moi, joue son avenir sur cette question. Je suis allé avec Gérard Collomb à Berlin participer au premier conseil franco-allemand de l’intégration. Nous allons essayer de construire une réponse commune à la question des réfugiés et définir le modèle d’intégration que nous voulons mettre en place en Europe.

 

RECEVEZ LA
NEWSLETTER MENSUELLE

Please enter your name.
Please enter a valid email address.
Something went wrong. Please check your entries and try again.
aurelien-tache-logo

Adresse postale


 2 rue du Lendemain
95800 Cergy